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La lecture reste source d'inspiration pour tant de projets humains. Le nôtre ne fait pas exception. Il est toujours intéressant de voir, comment les actes et gestes des gens se transforment et évoluent sous l'influence de différentes lectures. Lire, réfléchir, faire un projet et le mettre en oeuvre, chacun suit son propre parcours. Ce qui nous unit tous, c’est le point de départ commun - un texte, une histoire, un conte... Une fois par mois, notre petite bibliothèque vous proposera une nouvelle lecture, vous invitera à une réflexion sur la création sous toutes ses formes, sur la beauté du monde, le merveilleux, le vrai et le fantastique. En vous servant de la lecture comme d'un fil conducteur à travers les paysages du quotidien, préparez vous-même les clés qui vous permettront de voir le monde dans toute sa richesse et sa diversité. *** |
Abd elMalik Nounouhi, Festival International de la Calligraphie arabe - Alger, 2009, |
Calligraphie arabe et enluminures
par Ghani Alani
Ode permanente à la pensée profonde, poésie de la connivence entre le regard et le dedans, géométrie vivante à chaque instant réinventée, la calligraphie exprime, par ses paraphes, un for intérieur 'aussi près de l'homme que l'est sa veine jugulaire'
Etrange et fascinante, cette forme d'expression artistique appelée "calligraphie"! Admirée dans toutes les civilisations, elle n'a cessé de susciter des interrogations. Qu'est-ce qui séduit en elle? Est-ce la belle écriture? L'élégance des lignes? La ressemblance avec le dessin ? A mon sens, on ne peut séparer le rôle fonctionnel de l'écriture qui transmet un message, de la beauté de la ligne qui le transcende. Ces deux éléments fondent la calligraphie.
D'où vient cet art? On est tenté de dire que la transcription des mouvements a toujours existé. Mais, en tant qu'art des lignes, ce n'est qu'après la naissance de l'écriture que la calligraphie a pris toute sa signification comme belle écriture. Cependant il est indispensable de ne pas l'enfermer dans ce sens restreint. Pour certains, elle est belle écriture comme l'indique son étymologie et évoque l'art de bien former les lettres tandis que pour d'autres, elle est "art des lignes", "el khatt", qui signifie "ligne" en arabe.
Mais sa signification est encore plus large car très vite elle ne fut plus la simple transcription d'un texte par l'écriture, fût-elle belle, mais son interprétation. De la même manière qu'on parle d'écriture musicale pour la transcription des notes de musique, d'écriture cinématographique pour les images, je comprends la calligraphie comme l'interprétation de l'écriture. Pour moi, elle est l'écriture de l'écriture qui a la particularité d'être à la fois le sujet et l'objet de la calligraphie. Sa beauté est perçue par les cinq sens et c'est ainsi que Stravinsky qualifie sa musique de "belle calligraphie".
La calligraphie arabe utilise bien sûr l'écriture arabe. Celle-ci vient du nabato-araméen, elle est de la même famille que la syriaque et l'hébraïque des peuples voisins. Parmi les différents systèmes, pictographique, idéographique et alphabétique, l'écriture arabe est classée dans ce dernier comme les écritures latines. Elle transcrit chaque son de la parole en signe alphabétique. Ne pourrait-on pas dire que la calligraphie englobe les trois systèmes puisqu'elle est image, idée et son? La date de naissance de cet art ne peut être fixée car ce fut durant des siècles et des générations un lent travail d'élaboration des règles qui le régiront, des techniques et des formes au sein de ses écoles.
Dans cet art, le déplacement des lignes transforme la page en scène de théâtre et donne sa véritable signification à l'art du mouvement et des gestes. En tant qu'art des lignes, "el khatt", a engendré de nombreux styles, selon la forme du trait, apparentée soit à la famille des lignes anguleuses soit à celle des rondes. Pour chacun d'eux, les techniques et les matériaux appropriés à leur réalisation furent conçus et mis au point. Chaque style a un nom spécifique, tel le koufique et ses dérivés, aux lignes plus ou moins géométriques pour l'anguleux, qui pourrait être rangé à coté du gothique de la calligraphie latine. Dans la seconde famille le thuluth, le diwani et le persan côtoieraient l'anglaise et la script.
Cet art prit de plus en plus d'ampleur dans le monde arabo-musulman. Il se révéla prestigieux et devint emblématique de cette civilisation, à côte de l'art de l'enluminure. L'un et l'autre se déploient aussi bien dans les manuscrits que dans l'architecture où leurs qualités musicales, rythmiques et mélodiques aussi bien qu'architecturales provoquent l'admiration. L'instrument principal du calligraphe, le roseau appelé "calame", n'est-il pas aussi la flûte du musicien? Le tissage des lignes et du sens est une célébration qui souvent fait oublier le message pour attirer le regard vers la beauté du trait.
Il est né dans une région qui n'a pas glorifié 1'imitation. Parmi l'ensemble des images, matérielles ou non, certaines cherchent à rendre reconnaissable par les perceptions ce qu'elles représentent. C'est le cas de ce qu'on appelle la peinture figurative bien que le terme figuratif soit pris ici dans un sens restreint. Ce n'est pas la démarche de nombreuses expressions artistiques telles la calligraphie et l'enluminure. Dans ces arts, formes, lignes et mouvements cherchent à représenter non pas le visible qui est parfaitement rendu par la nature mais l'invisible. La lettre est par elle-même une image dans l'art des lignes.
Certains expliquent leur développement au détriment de la peinture par un interdit religieux. Il est facile pour réfuter ces allégations de rappeler qu'un interdit n'a jamais pu étouffer un moyen d'expression.. Je ne traiterai pas de ce sujet dans un propos rapide. Je dirai simplement que ces arts ont puisé leur grandeur chez un peuple qui glorifie le verbe. On pourrait expliquer en partie par l'histoire et par l'environnement cette évolution. Le peuple arabe est un peuple de l'oralité, arpenteurs de nature aride, voyageurs, ils ont toujours vécu avec la poésie, leur art de prédilection. Le mot concrétisait l'image dans une sorte de matérialité éphémère alliant musicalité déclamatoire et sens. Plus tard, lorsque l'écriture prit sa place dans cette civilisation, le mot calligraphié en fut tout naturellement le prolongement comme inscription de cet art. L'oralité rappelle l'improvisation musicale qui pour certains n'est pas considéré comme une écriture; cependant elle fait partie de l'écriture au sens large. On n'écrit pas seulement noir sur blanc, écrire n'est-ce pas aussi "graver dans la mémoire"?
Dans tous les pays de l'Islam, de l'Inde à l'Andalousie, depuis plus de quinze siècles, la calligraphie a pris une place prépondérante à côté des enluminures et des miniatures. Après avoir servi les manuscrits et l'architecture, ces arts sont devenus entièrement autonomes. Dans la calligraphie, la lettre est une figure et le calligraphe devient peintre des paroles dans des compositions qui mêlent à la fois images poétiques et images spirituelles. C'est pourquoi certains mystiques cherchent le visage caché de Dieu dans les lettres calligraphiées. C'est là qu'est à chercher la raison d'être de l'art de la ligne.
De nombreuses écoles de calligraphie virent le jour, chacune puisant dans la richesse des arts locaux.. C'est ainsi que furent fondées les écoles persane, turque, andalou-maghrébine… caractérisées chacune par leur propre style. Certaines de ces écoles subirent l'influence des styles apparus à l'âge d'or de la civilisation musulmane du VIIIè au XIIIème siècle, où une des grandes écoles, celle de Bagdad, fut marquée par trois grands maîtres. Chacun d'eux travailla la lettre comme une matière première qui portera l'empreinte de son savoir dans le domaine pictural, architectural ou philosophique.
Le premier Ibn Muqla (886-940) enrichit ses connaissances des œuvres grecques. Il exploita la notion de proportions parfaites pour fonder les règles de la calligraphie. Ce principe fut appliqué à tous les arts, il avait pour base l'union du beau et de l'utile. Ibn Hayane el Tawidi dit à ce propos : "perfection des membres, bonne proportion des parties, accord de l'âme''. A la lumière d'une telle définition de la beauté, on peut comprendre pourquoi "el machk", un des noms de la calligraphie, signifie "bonne proportion". Profitant de ses fonctions de vizir, Ibn Maqla introduisit la calligraphie sous forme d'écriture ministérielle, le diwan, dans les administrations.
Les styles se multipliaient selon les nécessités et les désirs : forme destinée à calligraphier la poésie, celle des commentaires du coran, de l'administration...
Une nouvelle dimension fut donnée à la lettre plus d'un siècle plus tard par un autre maître de l'école de Bagdad, Ibn Bawab (12è siècle). Il vit dans la lettre l'image d'un être humain divisé en tête, corps et jambe…
Puis un troisième grand maître, Mustalsimi (13è siècle) issu de la même école, dota la lettre de sa dimension spirituelle, de sorte que désormais on vit dans la calligraphie une forme architecturale qui accueille l'âme de la lettre.
Les braises de l'école de Bagdad n'étaient pas encore éteintes sous le feu des conquérants monghols que le relais était déjà pris par les disciples qui retournèrent chacun dans leur région : en Asie, Europe ou Afrique. Ils élargirent le champ des formes créées en tenant compte des matériaux offerts par l'environnement. En Egypte, une nouvelle tendance apparut dans le domaine des manuscrits et de l'architecture. Pour ce dernier, nous apprécions encore les magnifiques calligraphies koufiques de la mosquée Ibn Touloun. Sculptées sur stuc ou sur pierre, ce style donne une allure inédite à la lettre. Les musées du monde entier s'enorgueillissent d'objets en pierre, calligraphiés de cette époque : lampes, vases...
Aux confins occidentaux du monde musulman, les andalous et les maghrébins, s'inspirant de la forme antique du koufique firent éclore des formes d'une grande liberté, sans s'astreindre à respecter des règles strictes. On peut aujourd'hui encore admirer l'élégance de leur création, sous le nom d'andalou-maghrébin aussi bien dans les manuscrits que dans l'architecture. Au sein de l'Europe, en témoignent en particulier le palais de l'Alhambra de Grenade, la mosquée de Cordoue, les vestiges en Sicile… En Afrique du Nord, à Tlemcem, Fez, Kairouan. Inspiré du style andalou, ils créèrent un art andalou-maghrébin que l'on trouve également dans la musique. Mais cet art n'est pas réservé aux arabes musulmans. L'école persane se caractérisa par trois formes principales : le taliq, le nastaliq et le cheekasté. On les admire dans les magnifiques œuvres calligraphiées de poètes persans tel Hafiz et Omar Khayyam. Dans les miniatures, elles accompagnent les histoires les plus célèbres de l'Islam, "le miraj", l'ascencion du Prophète, l'histoire de Joseph et Zuliha... Dans ces œuvres, la calligraphie côtoie les miniatures et les enluminures.
Les turcs de même créèrent plusieurs formes : le tugra, le dlwani, le ruqaa et tant d'autres.. De leur côté les africains musulmans s'inspirant du style andalou créèrent des formes pour transcrire leurs langues tel le swahili...
Comme tout art, la calligraphie a des règles strictes. Elles sont transmises par un maître au cours d'un long apprentissage. Celui-ci enseigne au disciple selon la tradition, d'une génération à l'autre et d'une contrée à l'autre. C'est cette étude qui garantit la liberté de l'artiste et c'est ainsi que cet art a été conservé et a progressé.
L'élève fait connaissance de toutes les formes et de leurs dérivés. L'apprentissage passe de maître à élève par une discipline qui évolue selon les progrès obtenus. Il est couronné par l'ijazé, titre proche d'une thèse de doctorat accordé à un seul disciple. Celui-ci sera l'héritier spirituel du maître et s'incrira dans l'arbre généalogique des calligraphes. Après l'obtention de ce titre, le disciple, désormais maître, peut élargir la base de cet art en améliorant et ajoutant de nouvelles formes. Cette façon d'enseigner laisse une large place à l'ensemble des savoirs et à l'observation. "El khatt" étant l'art des lignes, l'élève doit avoir des notions dans d'autres domaines tels que la géométrie, l'architecture, la musique... et faire connaissance avec la nature et les éléments qu'elle lui offre pour son art : le roseau qui deviendra calame, les plantes tinctoriales pour le papier et les encres, les matériaux nécessaires à la fabrication des supports....
Tout en s'inspirant de la nature, le calligraphe ne l'imite pas mais il l'interprète. Cela explique que l'outil principal de cet art soit un simple roseau coupé selon les règles des proportions parfaites à laquelle Ibn Bawab grand maître de calligraphie a donné les proportions de l'être humain. En Orient, ne dit-on pas d'une belle personne qu'elle est "bien calligraphiée"?
Comme sujet principal de cet art, je vois, non pas un être vivant humain, animal, végétal, un paysage ou un objet mais les gestes, la physionomie, l'essence qui inspirent des formes à l'artiste.
Il est intéressant de noter que les orientaux n'ont jamais cloisonné les différents savoirs, ils n'ont donc pas attribué à cet art de qualificatifs tel que classique, moderne, futuriste… Le temps n'a jamais été pris en compte pour qualifier un style, c'est ainsi que la calligraphie la plus ancienne, l'antique koufique, s'est le mieux adaptée aux nouvelles technologies. En la découvrant, certains l'apprécient comme un style d'avant-garde. Ces arts se pratiquent sur des supports variés : papier, bois, céramique, pierre, écran.. Pour les procédés des plus traditionnels aux plus actuels comme la lithographie, l'imprimerie.
L'enluminure, de simple cadre d'un tableau calligraphique, est devenue un interlocuteur qui inspire au calligraphe des compositions alliant ces deux formes d'expression. A l'origine, elles étaient au service des manuscrits et de l'architecture mais elles sont devenues progressivement entièrement indépendantes. Aujourd'hui, on rencontre des artistes calligraphes et enlumineurs.
On constate que l'art de la ligne, prolifique au sein de la créativité arabo-musulmane n'a cessé de s'enrichir de nouveaux styles. De nos jours, ils se trouvent tous entre les mains des artistes comme un ferment pour de nouvelles formes. Cet art inspire aussi bien des artistes arabes qu'occidentaux. C'est ainsi que Kandinski dans ses recherches semble s'inscrire dans la continuité des réflexions déjà entamées par les grands maîtres calligraphes de l'Orient. Matisse reconnaît l'influence qu'a exercé l'art arabe sur ses lignes et ses couleurs. Il dit à ce propos, en parlant de "volonté expansive", qu'il a tiré cette notion de l'Orient: "la révélation m'est venue de l'Orient ou plus exactement de l'islam. Cet art m'a touché, en particulier lors de l'extraordinaire exposition de Munich… parce que cet art suggère un espace plus grand, un véritable espace plastique; cela m'a aidé à sortir la peinture de l'intimité".
Paradoxalement, on voit des peintres arabes utiliser dans leurs tableaux des calligraphies qu'ils travaillent comme des éléments picturaux à la façon des lettristes. Je m'en étonne. Il est compréhensible que la sensibilité d' un artiste occidental le conduise à admirer ces lettres et à les utiliser dans ses œuvres, tout échange est enrichissant dans la mesure où il n'est pas un reniement de sa propre ascendance culturelle. Mais on voit des attitudes curieuses de la part d'artistes arabes qui traitent les lettres comme des sujets nouvellement apparus dans leur univers artistique. Ils pourraient facilement puiser dans leur propre culture pour y trouver la façon de les travailler; or certains s'en détournent pour s'affilier artificiellement à d'autres cultures. Un tel rejet ne produit que des œuvres insipides. Ce me semble dangereux et critiquable! En effet la calligraphie est et a toujours été un grand art produisant des œuvres magistrales. Inutile donc de chercher à lui donner ses lettres de noblesse en faisant appel à des concepts qui appartiennent à d'autres cultures, tels calligramme et lettrisme.
Aujourd'hui, certains s'interrogent sur cet héritage : l'un l'ignore délibérément, l'autre le reproduit sans rien vouloir y changer comme si les formes traditionnelles devaient demeurer à jamais immuables. Ces deux attitudes sont inadéquates, l'art des lignes n'est pas lettre morte, il vit et doit continuer à évoluer. Ces arts sont comme une pâte entre les mains de l'artiste arabe actuel, à lui de leur donner un nouvel essor.
L'universalisme de cet art s'impose en Extrême- Orient, Moyen-Orient ainsi qu'en Occident où son renouveau apparaît comme une revanche de l'écriture qu'on croyait confisquée au profit de l'imprimerie et de l'ordinateur. La technique n'a pas brisé la main de l'homme. L'art de la ligne a repris les rênes produisant des œuvres somptueuses admirées dans le monde entier. Asservissant la machine à son usage, sans souci des marques du temps, obligeant la technologie à innover pour s'adapter à ses styles, elle sort triomphante de cet affrontement. Il est habituel aujourd'hui de voir dans des expositions, des artistes peintres, photographes, plasticiens côtoyer des artistes calligraphes. La calligraphie a reconquis sa véritable signification de langage universel.
Source : http://amis.univ-reunion.fr/Conference/presentation/27/
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